Chapitre 14
La vie à la cour reprit vite un rythme presque normal. Marikani était invisible pendant la matinée, qui d’après la tradition d’Harabec était réservée à la vie privée. Le Palais tournait alors au ralenti, du moins pour les nobles et leurs invités qui se réveillaient lentement dans leurs appartements, mais les secrétaires, les assistants, les membres des suites, les serviteurs, esclaves et autres gens du commun s’affairaient déjà, étudiant, nettoyant, négociant, cuisinant, jardinant, selon leur fonction. Puis c’étaient les déjeuners, en général pris en privé, avant qu’au cours de l’après-midi le Palais ne devienne une ruche, tandis que la température montait, parfois très haut. Dans les autres régions chaudes, le début de l’après-midi marquait au contraire le temps de la sieste, où on se réfugiait dans les intérieurs sombres et froids. Mais pas à Harabec. Le Palais était consacré à Verella et l’eau coulait partout dans de petites rigoles de marbre rosé, parfois larges d’un ou deux pas, se laissait aller dans des fontaines, se reposait dans des bassins avant de repartir.
Beaucoup de nobles avaient élu résidence toute l’année au palais, abandonnant leur véritable foyer quelque part dans les terres pour conduire leurs affaires ici, au cœur politique du pays. Ils travaillaient donc au soleil, protégés par d’immenses dais, dans les jardins ou dans les cours. Les couloirs et les bureaux bourdonnaient et les messagers, les serviteurs, les secrétaires se croisaient sous les arbres pour régler les mouvements économiques du pays. Marikani était retirée dans ses bureaux, ne voyant les rayons du soleil que par les portes-fenêtres qui donnaient sur de petites cours privées dans lesquelles nul n’était autorisé à entrer.
Mais c’était le soir que se jouaient les véritables parties. Quand le soleil se couchait, la tradition voulait que les nobles et les personnages importants de la cour se retrouvent aux bains, hommes et femmes ensemble, et se purifient longuement, nus, en l’honneur de Verella. Les serviteurs servaient de délicieuses collations, des thés parfumés, des gâteaux au miel et aux fruits, des viandes froides, des fruits et du pain, et les courtisans s’alanguissaient près des piscines de mosaïque et de pierre, sous la protection des colonnades ouvertes entre les piliers desquelles ils voyaient le crépuscule s’installer et entendaient chanter les premiers insectes nocturnes.
Les parfums montaient du jardin, les intrigues se nouaient, les amours se jouaient d’un regard ou d’un sourire et les alliances politiques se faisaient et se défaisaient en quelques conversations. Ensuite, il fallait savoir où commencer la nuit, dans quel bal, quelle soirée, dans les grandes salles royales du bâtiment principal, ou dans une fête privée donnée par tel ou tel grand nom, ou mieux encore, dans des salons discrets où Halios ou Marikani recevaient quelques intimes après avoir fait une apparition au bal qu’ils voulaient honorer. On se promenait dans le parc, on se perdait dans les bosquets ou dans les bois de la deuxième enceinte, on regardait le ballet des lunes ou on commentait les tracés des étoiles en essayant d’y lire l’avenir.
Les plus courageux attendaient que l’aube se lève entre les statues avant de rejoindre leurs chambres, luxueuses pour les plus chanceux, un réduit sous les toits pour ceux qui n’étaient pas encore en faveur. Ceux-là avaient peut-être des propriétés dans la capitale, des terres et un château en province, mais ils préféraient habiter une mansarde plutôt que de s’éloigner de l’endroit où résidait le véritable pouvoir.
Le procès se préparait. Halios et Marikani se partageaient le Palais de manière officieuse, Halios tenant une seconde cour dans l’aile est, où il enjoignait à ses partisans d’être patients, car la vérité ne tarderait pas à éclater. Il affectait de se protéger contre « l’influence maléfique de cette créature des Abysses » en portant de puissants talismans en collier. Il était le seul. Même ceux qui soutenaient haut et fort son combat ne craignaient pas de croiser Marikani dans les couloirs sans même faire le geste de protection de Fîr.
— Je ne vois pas ce qu’Halios espère, s’exclama Vashni, la très belle femme qu’Arekh avait remarquée dès le premier jour et qui avait crié à Marikani de foudroyer Halios.
Vashni était à demi nue, assise sur les mosaïques bleutées, tandis que des fumées de vapeur chaude montaient du bassin tiède à côté d’eux. Des serviteurs venaient de manière régulière y ajouter des seaux d’eau bouillante pour le réchauffer. Vashni leur jetait des coups d’œil distraits, mais ne croisait jamais leurs regards. Pour elle ils n’avaient pas de consistance, de réalité. Ce n’était pas un snobisme de caste – les nobles n’avaient pas non plus de réalité pour elle s’ils n’étaient pas proches du pouvoir. Et le moindre secrétaire, même fils de paysan, avait droit à toute son attention s’il tenait un rôle clé dans l’entourage de Marikani. Qu’importait son origine, sa richesse…
Ou son passé.
Elle fit à Arekh un de ses plus séduisants sourires.
— Personne ne croit à son histoire. Le Haut Prêtre est obligé de conduire ce procès, c’est normal… Il serait en faute s’il n’enquêtait pas devant une si sérieuse accusation. Mais c’est ridicule et tout le monde le sait. Marikani n’a rien d’un spectre, les courtisans en sont parfaitement conscients ! Alors… alors quoi ? Le procès va durer des semaines, compliquer la vie de la cour, tout cela va retarder des tas de décisions essentielles… puis le Haut Prêtre va confirmer Marikani dans ses fonctions et Halios se retrouvera encore plus minable qu’avant. Il n’aura rien gagné, sinon d’alimenter les plaisanteries pendant une génération ! Et Marikani réussira l’Épreuve, tout le monde le sait aussi. Elle est forte. Plus forte que ne l’ont été bien des rois d’Harabec récemment…
Arekh pensa à Marikani, livide, devant le cadavre de la petite esclave sous la muraille de la Cité des Pleurs. Forte ? Oui, elle l’était. Mais il avait vu d’elle des traits de personnalité, il avait été témoin d’étranges faiblesses que nul à la cour ne connaissait sans doute. Elle portait un masque dans ce Palais… comme tous, d’ailleurs, se dit-il. Tous les humains portaient des masques qu’ils ne laissaient glisser que dans les moments les plus durs, les plus éprouvants.
Il avait vu ce qui se cachait sous le masque de Marikani.
— Vous l’ignorez peut-être puisque vous venez de Reynes, eheri Arekh, reprit Vashni d’un ton de conspirateur, mais l’oncle de Marikani, le précédent roi, était complètement fou ! Je me souviens de l’avoir vu quand j’étais petite fille, dans la salle de bal du bâtiment rose… Ses yeux étaient injectés de sang et il avait des accès de colère terribles. Ses secrétaires menaient le gouvernement, comme ils pouvaient, les pauvres. Et ses fils ne valaient pas mieux. Voilà ce qu’on gagne en épousant sa sœur, sang sombre ou pas. (Vashni baissa la voix.) Je peux vous dire qu’à Sleys, les mariages entre membres des familles proches sont interdits par les prêtres. On dit qu’ils sont maudits. Mais ici ils s’en fichent, en tout cas dans la lignée royale d’Harabec…
— Ils veulent conserver le sang d’Arrethas, dit Arekh. Ça se comprend.
— Peut-être, mais que Fîr me pardonne, nous pouvons remercier les dieux que l’épidémie ait emporté toute une branche de la famille. Notre petite Marikani est un véritable don du ciel, en tous cas si ce crétin d’Halios veut bien la laisser régner…
Nulle autre que Vashni ne pouvait se permettre de parler avec tant de familiarité des membres de la famille royale. Mais la ravissante courtisane avait un statut à part, dû entre autres à son immense fortune. Son père, appartenant à la famille régnante de Sleys, avait épousé une nièce d’un ancien roi d’Harabec et un bon quart des terres fertiles des plaines leur appartenait. Vashni avait elle aussi fait un très bon mariage, et, son mari mort, elle s’était installée à la cour où elle passait son temps à gérer sa fortune et à intriguer. Infidèle dans toutes ses autres alliances, politiques ou personnelles, elle restait fidèle au parti de Marikani. Pourquoi ? Difficile à savoir. Peut-être parce que Marikani était une femme. En tout cas, il ne fallait pas négliger l’appui de Vashni.
Et ce n’était pas parce qu’elle semblait babiller sans but qu’il fallait sous-estimer son intelligence.
Oui, se répéta Arekh, à la cour tous portaient des masques…
Marikani fit alors son entrée, habillée d’une robe de bain légère d’un rouge foncé rebrodée d’or, ses longs cheveux bruns défaits tombant jusqu’au bas de son dos. Habillée ainsi simplement, elle était d’une beauté à couper le souffle… même si d’autres femmes à la cour avaient des traits plus réguliers ou des silhouettes plus rondes, plus voluptueuses, peut-être mieux adaptées à la mode du moment.
Après avoir adressé quelques paroles aux courtisans les plus proches, Marikani fit glisser sa robe à terre et entra, nue, dans un bassin pour commencer la purification.
Arekh détourna les yeux.
— Vous devriez prendre garde, dit Vashni derrière lui.
Arekh se retourna vers elle et vit que Vashni l’observait, ses yeux noirs étincelants. Toute trace de légèreté avait disparu de son visage.
— J’écoute, dit-il avec un signe de tête pour montrer qu’il avait observé le changement.
— Harrakin connaît de nombreux assassins, dit-elle à voix basse, le doigt posé sur un détail de mosaïque, pour donner l’impression qu’ils parlaient d’art. Et ce Palais a de nombreux couloirs, sombres et déserts. Parfois, les gens disparaissent… (elle claqua des doigts) … comme ça.
— Pourquoi Harrakin m’en voudrait-il ?
— Vous connaissez ses projets de mariage.
Arekh acquiesça de nouveau. Il n’était là que depuis trois semaines, et il avait l’impression d’être au courant de toutes les rumeurs et les intrigues du Palais. Dont certaines qu’il aurait préféré ne pas connaître – celle qui concernait Harrakin et Marikani, par exemple. Harrakin était bien plus populaire que son frère, et les prêtres, ainsi que Banh, poussaient depuis des années Marikani à l’épouser. Le projet n’était pas un secret et la cour en plaisantait souvent. On ne savait pas si les deux cousins en avaient discuté, et nul ne connaissait la position définitive d’Harrakin à ce sujet. Il hésitait, semblait-il, entre le parti de son frère et le parti de son éventuelle fiancée, et même s’il soutenait officiellement Halios dans son procès, il montrait à Marikani un parfait respect…
Bref, rien n’était décidé.
Marikani évoluait avec grâce dans les bains. Elle plongea ses longs cheveux dans l’eau puis secoua la tête en riant avant de s’accouder sur les bords du bassin et de discuter avec un courtisan qui s’était penché pour lui parler.
— Eh bien ? demanda enfin Arekh, se retournant vers Vashni.
La courtisane soupira.
— Pour un homme de votre réputation, vous vous montrez bien naïf, eheri Arekh. Vous avez passé des semaines à voyager avec Marikani dans une promiscuité… dictée par les événements. Vous êtes un homme à la réputation plus que douteuse et voilà que sans explication, Marikani vous prend comme conseiller et garde du corps officieux dès votre arrivée à la cour. Vous ne la quittez pas. Que croyez-vous que les gens imaginent ?
Arekh en resta bouche bée. Vashni avait raison, il était naïf.
— Oh. Oh, je vois, dit-il enfin.
— Ne vous fatiguez pas à défendre la réputation de la demoiselle, je sais que vous ne l’avez pas touchée. Cela se voit à la manière dont vous la regardez. Et c’est là un autre danger, ajouta Vashni avec un étrange accent dans la voix, tandis que Marikani sortait du bassin, l’eau dégoulinant sur sa peau brune. Soyez prudent… là aussi. D’autres s’y sont brûlé les ailes.
Marikani partit ensuite se rhabiller, prévenant Arekh qu’elle se rendait après à la grande salle des cadres où se tiendrait le bal du soir. Rien n’avait été entendu entre eux, et pourtant, comme l’avait mentionné Vashni, Arekh avait pris peu à peu le rôle de garde du corps en plus de celui de conseiller.
Pourtant, il avait vite eu du travail sérieux à effectuer, Marikani lui ayant confié le suivi du traité qu’elle avait signé avec Viennes à la Cité des Pleurs. Il fallait que le traité soit ratifié par le Haut Conseil des Principautés. Ce qui impliquait toute une série de diplomatie souterraine, de pots-de-vin, d’assurances secrètes… une tâche qui était, en effet, tout à fait dans les compétences d’Arekh.
Mais après le premier dîner où Arekh avait accompagné Marikani pour la protéger, l’habitude avait été prise. Celui-ci la suivait à la plupart des occasions où pouvait se trouver Halios, au cas où celui-ci ait un geste inconsidéré.
L’annonce de la nomination d’Arekh mentionnant qu’il avait été condamné pour parricide et meurtres pourpres dans les Principautés avait été faite dès le lendemain de leur conversation. Arekh s’attendait au pire, mais les réactions avaient été très diverses. Quelle que fût l’horreur engendrée par son passé, il occupait maintenant une place clé à Harabec – bien plus importante qu’il ne l’avait imaginé, et la plupart des courtisans se sentaient obligés d’être en bons termes avec lui.
Dans leurs regards, il avait tout lu : la fascination, le rejet, la curiosité, et même une certaine admiration. Et la peur. Oui, la peur… Arekh s’était aperçu, avec un certain étonnement, qu’on le croyait bien plus dangereux qu’il n’était vraiment.
Les circonstances de son arrivée lui donnaient une aura qui le dépassait.
Il était apparu de nulle part au côté de Marikani et nul ne savait comment celle-ci l’avait rencontré. Son passé était criminel, ses activités mystérieuses. Il avait frappé Halios. Il suivait Marikani comme une ombre. Oui, les courtisans avaient peur, et il s’en serait fallu de peu pour qu’ils lui prêtent des pouvoirs étranges.
Pourquoi pas… La peur était toujours plus agréable que le dégoût.
Mais Arekh ne se reconnaissait pas dans l’image renvoyée, ou plutôt, il ne s’y reconnaissait plus. Quelques années auparavant, il aurait apprécié d’être craint, il en aurait joué même…
Maintenant, il ne savait plus.
Marikani n’était pas encore arrivée quand Arekh pénétra dans la salle de bal et inspecta les lieux. Ni Halios, ni Harrakin n’étaient présents et la pièce bourdonnait d’une nouvelle rumeur : le Haut Prêtre allait avancer la séance du procès.
Lor Mestina, l’homme de plus haut rang de la soirée, était en grande conversation à ce sujet avec certains de ses pairs… qui se turent quand Arekh s’approcha de leur groupe. Celui-ci ne parla à personne. Il se versa du thé et attendit, près d’un mur, tandis que les nobles jouaient aux cartes et devisaient autour de grandes tables en bois. La musique jouait un peu plus loin, mais seuls trois couples dansaient, les autres était trop occupés par les nouvelles.
Un homme entre deux âges, bien habillé mais dont l’haleine empestait l’alcool, s’approcha enfin d’Arekh… pour lui déclarer à brûle-pourpoint qu’il connaissait bien la région d’origine des Morales, et que la noblesse de la famille n’était vieille que de deux siècles, ce qui faisait d’Arekh un parvenu. Il répéta le mot deux fois, s’embrouillant dans son insulte, et Arekh se demandait s’il devait s’offenser quand un messager vint lui dire que Marikani le mandait dans le bureau des offices.
Elle avait reçu, dit le jeune homme, une lettre importante dont elle voulait partager le contenu avec lui.
Arekh ne sachant pas où se trouvait le bureau des offices, le messager lui déclara qu’il pouvait le conduire, et, lui emboîtant le pas, Arekh sortit dans la cour.
Le jeune homme avait l’air de bien connaître le Palais, et, se dirigeant vers une des portes secondaires de l’aile sud, il l’ouvrit avec une clé qu’il portait au cou. Arekh le suivit à l’intérieur, découvrant un des nombreux endroits qu’il ne connaissait pas encore. Il remonta un interminable couloir obscur, apercevant derrière les portes entrouvertes des salles poussiéreuses et plongées dans l’ombre où se trouvaient des bureaux, des bancs, parfois de petits amphithéâtres… un labyrinthe administratif laissé sans doute à l’abandon depuis plusieurs décades.
La lumière des lunes perçait à peine à travers les vitres poussiéreuses et Arekh s’amusa à imaginer le travail d’un architecte établissant le plan des lieux. Des générations de souverains s’étaient succédé dans ce palais, chacun cherchant à laisser une empreinte sous la forme d’un nouveau bâtiment, un nouveau temple, une nouvelle aile, de nouvelles caves pour entreposer le vin ou les armes. Bref, l’endroit était un véritable cauchemar pour toute personne qui aurait eu la folle idée de le rationaliser.
Perdu dans ses pensées, Arekh avait laissé le messager prendre de l’avance et les pas du jeune homme s’éloignaient, résonnant de manière étrange dans le couloir désert.
Désert.
Arekh se figea, la respiration coupée, son dos soudain glacé.
Quel imbécile. Vashni avait raison, il n’était qu’un naïf. Il avait été un temps où jamais il ne se serait laissé prendre par un tel stratagème… surtout qu’il avait été prévenu, prévenu moins de deux heures auparavant, en des termes qui ne laissaient aucun doute.
Vashni lui avait dit ce qui allait arriver. Elle lui avait expliqué, mot pour mot. Ses réseaux d’espions devaient fonctionner assez bien pour qu’elle ait eu vent de ce qui se préparait et, le considérant sans doute comme essentiel au parti de Marikani, elle l’avait averti.
Et lui, comme un idiot…
Il n’était pas digne de vivre.
Mais il en avait quand même envie, et malgré la terreur qui lui paralysait les membres, il essaya de réfléchir. Comment aurait-il fait assassiner quelqu’un dans ces circonstances ?
Arrivé presque au bout du couloir, le messager se retourna. Il vit Arekh immobile, loin derrière lui… et ne prononça pas un mot. Leurs regards se croisèrent, le messager détourna les yeux et reprit sa marche, accélérant le pas de manière imperceptible, se hâtant vers la porte.
Le cœur d’Arekh battait. Faire demi-tour ? Non. S’il avait envoyé des hommes pour tuer quelqu’un, il en aurait placé des deux côtés du couloir.
Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir. Il n’était plus seul. Il y avait des assassins derrière lui, ou dans une des pièces qu’il venait de passer, peut-être avançant déjà sans bruit dans le couloir. Et il y en avait devant aussi, attendant sans doute que le « messager » soit sorti pour intervenir.
Le jeune homme lui jeta un dernier coup d’œil et Arekh lut la terreur dans son regard. Il n’avait plus que quelques pas à faire avant de sortir.
Pas d’arc, pas d’arbalète dans un endroit aussi confiné. Non, ils l’auraient au couteau, comme tout assassin civilisé.
Arekh fit un pas en avant. Il y avait des bancs devant chaque pièce, où les plaideurs devaient attendre leurs rendez-vous, mais les pieds étaient cloués au sol, les dieux seuls savaient pourquoi. Et les fenêtres semblaient barrées. Les carreaux étaient petits, les montants en bois ne céderaient pas d’un seul coup de poing.
Un peu plus loin, entre deux bancs, se trouvait un fauteuil. Arekh fit un nouveau pas, puis un autre, conscient que chaque seconde perdue pouvait signifier sa fin, mais aussi qu’il ne devait donner aucun signe de crainte sous peine de précipiter les événements.
Il manquait un pied au fauteuil, et celui-ci avait été posé contre le mur dans un équilibre précaire. Un haut dossier de bois sombre, sculpté, du bel ouvrage…
Un craquement résonna derrière lui et Arekh se mit à courir de toute la force de ses jambes, sans se retourner, sans vérifier s’il avait rêvé ou non. Le sang battant dans ses oreilles l’empêchait d’entendre s’il était poursuivi. Il arriva près du fauteuil, le souleva, et, tendant tous ses muscles, fracassa la fenêtre la plus proche avant de lâcher le meuble et de sauter, tête en avant.
Il roula pour se recevoir et se retrouva sur les pavés d’une petite cour. Son cœur manqua un battement. Fermée. Elle était fermée.
Il n’entendait rien derrière lui et pendant quelques secondes, l’idée lui traversa l’esprit qu’il avait tout imaginé… qu’il venait de se couvrir de ridicule, et qu’au bout du couloir, le jeune messager était en train de se demander ce qui lui avait pris.
Non. Il y avait quelqu’un là, tous ses instincts le lui avaient crié. Il regarda de nouveau autour de lui. Il n’y avait pas de sortie visible ; tous les bâtiments étaient sombres et déserts, leurs portes verrouillées, sans doute. Il traversa en courant, se dirigeant vers une série de colonnades. Dessous, malgré l’obscurité, il aperçut un passage qui s’enfonçait sous une arche à l’intérieur du bâtiment.
Il courut…
… Et soudain ils furent sur lui.
Trois hommes, habillés de noir, parfaitement silencieux. Le premier le fit tomber et Arekh roula par terre, sentant une cordelette se serrer autour de sa gorge, tranchant dans les chairs. La douleur était atroce et il faillit perdre connaissance ; pourtant, dans un dernier réflexe il réussit à basculer, entraînant celui qui le tenait. La cordelette se relâcha un peu et Arekh réussit à l’arracher des mains de son adversaire, mais un autre le frappa d’une manchette à la gorge et il s’écroula, tandis qu’une nouvelle cordelette s’enroulait autour de sa gorge.
Il allait mourir, réalisa-t-il. Des pensées très précises lui traversèrent l’esprit. Il n’avait pas affaire à des rufians payés pour un simple meurtre mais à de véritables assassins, de grand talent… l’école du temple d’Inyas, sans doute. Du travail hors de prix, pensa-t-il tandis qu’une vague de colère le submergeait, et qu’il se débattait furieusement, frappant tout ce qu’il pouvait trouver. Sa main toucha quelque chose de mou – un œil – et il enfonça ses doigts… Un cri de douleur retentit et une deuxième fois, la cordelette se relâcha.
Arekh sentit qu’on essayait de lui saisir les poignets mais ne se laissa pas faire. Fonçant droit devant lui, il se dégagea, entendit une bordée de jurons, et prit ses jambes à son cou, fonçant vers le passage, le plus vite possible malgré la douleur dans sa gorge, dans ses muscles et son souffle court.
Cette fois, il entendit les bruits de course derrière lui – légers, mais réels. Le passage au sol incrusté de mosaïques traversait le bâtiment, passant devant un imposant escalier de pierre avant d’arriver à une large porte de bois… Si elle était fermée, c’était la fin, pensa Arekh, anticipant pourtant déjà le mouvement qu’il aurait à faire pour tourner sur lui-même et rejoindre l’escalier. Mais il souleva la barre et la porte s’ouvrit, et il se retrouva dans les jardins, sur les graviers qui entouraient le bâtiment, tandis qu’un groupe de nobles escortés par cinq soldats portant des torches s’arrêtait avec stupeur en le regardant.
Arekh reprit sa respiration, plié en deux par la douleur de crampes dans son ventre, tandis que des rires féminins étonnés s’élevaient du groupe.
Arekh se retourna… personne.
Le bâtiment était sombre et désert.
Les courtisans reprirent leur marche et il les suivit, restant dans la lumière des torches, tandis que les nobles se retournaient régulièrement vers lui, hésitant à lui dire de partir.
Enfin, ils arrivèrent au bâtiment principal. Les lieux étaient éclairés par des lueurs dansantes, courtisans et serviteurs allaient et venaient tandis que de la musique résonnait par les fenêtres ouvertes.
Pris d’une soudaine crainte, Arekh partit au pas de course vers les appartements de Marikani. Il n’y trouva que deux servantes dans un couloir, qui lui annoncèrent qu’après s’être habillée pour le bal, Marikani s’était finalement dirigée vers les bureaux pour régler quelques affaires urgentes.
Arekh repartit encore plus vite et fonça droit vers la salle préférée de Marikani, le Bureau d’Automne, et malgré le hoquet choqué du soldat en faction, il se précipita vers la porte et l’ouvrit en trombe, sans même frapper.
Marikani leva la tête, les bougies éclairant de lueurs tremblantes sa peau dorée et l’éclat de ses longs cheveux.
En face d’elle, assis, se trouvait Harrakin.
Il y eut un court silence. Puis Marikani écarquilla les yeux.
— Arekh ? Par Fîr, que s’est-il passé ? Votre gorge ?
Arekh passa la main sur sa peau et la ressortit maculée de sang.
— Ce n’est rien, dit-il enfin. Une altercation avec un des invités du bal. Il m’a traité de parvenu. Il va bien, ajouta-t-il devant le regard inquiet de la jeune femme. Je n’ai pas comme passe-temps de tuer vos courtisans, ayashinata.
— Vous devriez éviter les altercations, dit Harrakin avec un beau sourire. Votre plastron est tout taché, et votre pantalon ne vaut guère mieux.
Les deux hommes se regardèrent pendant un long moment.
— Je suis désolée de vous avoir fait attendre, Arekh, dit Marikani en se replongeant dans ses papiers. Harrakin m’a arrêtée au dernier moment, il a des nouvelles inquiétantes de l’Émirat. Il semblerait que notre ami masse des troupes au sud de ses frontières.
— Vraiment.
— Oui, vraiment, dit Harrakin avec un éclair amusé dans le regard. Mais il est fort aimable de votre part d’être venu vous assurer que tout allait bien. Vous pouvez vous retirer, maintenant. Je m’occupe de Marikani… n’est-ce pas, délicieuse cousine ?
Cette fois, Marikani releva les yeux.
— Au contraire, dit-elle. Je préférerais qu’Arekh se joigne à nous. Son avis nous sera précieux ; après tout, il connaît bien la région.
Arekh s’assit sans un mot à la table. Il y eut de nouveau un court silence, pendant lequel Marikani se replongeait dans son rapport tandis qu’Harrakin jaugeait Arekh.
C’est entre vous et moi, lut celui-ci dans ses yeux. Et vous ne faites pas le poids.
Nous verrons, répondit silencieusement Arekh.